C'est Pontaumont qui rapporte cette histoire prêtée à la tradition locale, dans l'entourage de Marguerite Ravalet, une étrange parente de la famille au comportement perturbé, qui jette une nouvelle lueur sur un drame dont on se souvient encore. 

 

Tourlaville1.jpg"(...) C'est à peu de temps de (1588) que la tradition orale place une possession diabolique qui mit en émoi le manoir de Tourlaville.  Il faut dire d'abord que Jean de Ravalet avait depuis peu place  près de sa fille Marguerite, âgée d'environ 15 ans, une de ses cousines jeune encore et veuve peu fortunée d'un gentilhomme du Cotentin. Elle s'appelait Thérèse de Brye, et avait été impliquée dans les procès faits aux sorciers de Carentan et de la Haie-du- Puits. Cette femme avait d'étranges théories, fort dangereuses près d'une jeune fille aussi sentimentale et aussi solitaire qu'était alors Marguerite de Ravalet.  

 

   Voici quelques uns des axiomes de cette Thérèse: Si une dame veut se faire aimer d'un cavalier, elle se frottera les  mains avec du jus de verveine et ensuite prendra le bras du cavalier dont elle voudra être aimée. Pour faire dire a une fille ou une femme tout ce qu'elle a fait, qu'on prenne le cœur d'un pigeon avec la tête d'une grenouille et après les avoir fait sécher, si on les réduit en poudre sur l'estomac de celle qui dort, on lui fera avouer tout ce qu'elle a dans l'âme.

D'autre part, quand elle se trouvait seule avec Julien de Ravalet, frère de Marguerite, elle lui disait: Pour connaître entre trois ou quatre dames celle qui vous aime il faut prendre trois ou quatre tètes de chardons en coupant les pointes, donner a chaque chardon le nom de ces trois ou quatre dames et les mettre ensuite sous le chevet de votre lit. Celui des chardons qui poussera un nouveau jet désignera la dame qui aura le plus d'amour pour vous. 

Peu de temps après, Marguerite de Ravalet fit a sa mère une étrange déclaration. Elle dit qu'après avoir fait sa prière et s'être couchée, commençant à s'assoupir, elle avait entendu tirer son rideau, qu'ayant sorti sa main sur la couverture, elle avait senti quelque chose a cette main, et s'étant fait apporter de la lumière par Thérèse de Brye elle y avait trouvé une croix qu'elle montra.

 Marguerite de Ravalet était assise près d'une vaste cheminée et y demeurait toute pensive. (...) Vers minuit, un grand bruit s'entendit en la cour du manoir de Ravalet. Le seigneur de Tourlaville, accompagné du baron de Franquetot et du capitaine Vippart de Silly, ses cousins, pensant qu'il s'agissait  de quelques huguenots qui s'étaient retranchés dans une chambre haute dudit manoir pour s'en emparer par surprise se rendirent armés dans
la cour après avoir donné l'alarme. Pendant ce temps, une des fenêtres de cette chambre s'ouvrit et les tables, bancs, chaises, chandeliers de prix étaient jetés par la fenêtre sur le seigneur de Tourlaville et ses compagnons.

Thérèse de Brye, échevelée, parut à la fenêtre, criant à l'aide et disant qu'elle s'allait jeter en bas. Ils montèrent à la chambre et virent le lit, les couvertures et les buffets renversés. Thérèse leur dit que vers minuit un esprit était descendu par la cheminée comme un grand homme noir, l'avait poursuivie en la ruelle de son lit, l'avait violentée et battue d'une hallebarde et avait fait tout le désordre qu'ils voyaient. En achevant ces mots, ladite Thérèse  fut enlevée en l'air de deux pieds de haut sans que personne la touchât mais bientôt après elle tomba à terre sur le dos, tout de son Iong et  se trama, sur parquet pour se relever les jambes en l'air et revenir droit sur le capitaine Vippart de Silly qui se gara de cette atteinte.

Dès que l'aube parut, Jean de Ravalet envoya quérir le curé de Tourlaville, un apothicaire et un barbier pour raser les cheveux de la possédée. Il expédia aussi son fils Julien à Hambye pour  prier son oncle de venir en toute hâte exorciser la malade, car personne dans l'assistance ne doutait que la veuve de Brye ne fût hantée du démon de luxure. On l'avait fouillée et on avait trouvé dans ses poches une clavicule de Salomon, un livret des cavernes de Tolède et une tabatière d'argent sur laquelle étaient gravés la main de gloire et un écusson portant des molettes d'éperon et  un chevron avec des croissants.

L'on était au fort de l'été: (...) Le ciel, devenu sombre, perdait à chaque instant quelque étoile. Sa voûte noircie se sillonnait de traits enflammés; tout annonçait un affreux  orage. Un coup de tonnerre fit apercevoir le château de Tourlaville à un voyageur en litière qui était messire Jean de Ravalet, abbé de Hambye et grand vicaire de Coutances.

Dès le lendemain, l'abbé de Hambye se mit en devoir d'exorciser Thérèse de Brye, en vertu des quatre ordres mineurs à lui spécialement conférés par messire Nicolas de Briroy, alors évêque de Coutances.  En entrant dans la chapelle du château de Tourlaville, l'abbé de Hambye dit à haute voix:

Est-ce l'esprit immonde,
Ou l'esprit de Dieu?
Ou plutôt la chair et le monde,
Qui jouent leur jeu?

Il était assisté de Guillaume Nicole doyen de la Hague et bachelier en théologie, du curé de Tourlaville et de deux clercs en surplis. Le seigneur de Ravalet, le baron de Franquetot, Julien de Ravalet et le capitaine Vippart de Silly étaient présents comme témoins de la possession. Après avoir entendu la confession, l'exorciste mit un crucifix entre
les mains de la dame de Brye qui était a genoux à la porte de la chapelle; lui plaça sur la tête un reliquaire et une étole violette, puis lui fit  le signe de croix sur le front, sur la bouche et sur la poitrine. Cela fait, l'abbé de Hambye et toute l'assistance se mirent a genoux et récitèrent les litanies des saints, l'évangile selon saint. Jean commençant
par ces mots In principio erat verbum. Puis vint l'oraison dominicale et le symbole de saint Athanase. Puis, pour terminer l'exorciste fit une chaleureuse abjuration au démon de quitter le corps de Thérèse Le Sueur, veuve de Brye, sur lequel il fit une abondante aspersion d'eau bénite. a dame de Brye, en état de syncope, fut portée dans sa chambre et déposée sur son lit.

1603, 2 décembre. Julien de Ravalet et Marguerite de Ravalet  sont décapités en place de Grève, à Paris (...) pour adultère et inceste (...)"

 

in Recherches Paléographiques sur l'abbé de Hambye, la famille Ravalet de Tourlaville et la possédée Thérèse de Brye par L. de Pontaumont, imprimerie L.Mahaut (1885)

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