Une des plus célèbres légendes du Cotentin, entre histoire et hantise, part d’une petite ville du Val de Saire, Réville. C’est Claude Pithois, spécialiste de l’histoire locale et des légendes qui la rapporte. Plus bas, la brochure de St Vaast la Hougue propose une variante inédite :
 
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Un curieux parchemin du XVème siècle aurait été découvert il y a plus de cent ans, enfoui sous un tilleul de l’avenue du château de Réville. Il s’y trouvait consigné les révélations de la belle-soeur du fameux moine et tous les détails de l’histoire.

... A cette époque, le seigneur de Réville, Jean de Giron, vivait retiré dans son manoir avec son épouse, Bonne de Quétil, leur jeune fils et une foule de serviteurs. Il y donnait asile à son frère cadet qui, bien que moine, était un singulier personnage : "grossier et barbu", nous dit Bonne de Quétil dans le récit qui lui est attribué, "craint et détesté, car violent et brutal. N’assistait à messe, ni à vêpres, faisait grasse chère durant vendredi et samedi, affirmant ne pas craindre Dieu et qu’il était fils de Satan".

Le 30 décembre 1470, alors qu’on venait de déjeuner dans le château, un paysan entra, mandé par le seigneur qui lui réclamait le paiement d’un terme échu depuis la Toussaint. Le paysan affirma avoir remis la somme entre les mains du moine, frère du seigneur. Mais celui-ci se mit fort en colère, cria à l’imposteur, jura qu’il n’avait jamais rien reçu, et il ajouta : "Que Satan m’emporte si je ne dis pas la vérité !". Il n’avait pas fini de parler qu’un bruit formidable ébranla le château. La fenêtre s’ouvrit violemment et un être tout noir apparut, avec des ailes, des mains et des pieds griffus. il saisit le moine par les oreilles et, devant tous les spectateurs terrifiés, l’emporta, laissant dans la salle une forte odeur de soufre...

Et Bonne de Quétil conclut son récit en attestant qu’après cet enlèvement son beau-frère lui était réapparu sous forme de chouette pour venir lui annoncer tous les malheurs qui allaient fondre sur le Val de Saire. Ces prédictions se seraient révélées exactes. Faut-il voir dans ce parchemin et les affirmations de cette femme la naissance d’une légende particulièrement vivace dans le Val de Saire et les outrances et hallucinations qui s’en sont suivies ? Car que de gens n’ont-ils pas cru voir l’épouvantable moins les traquer et les menacer de sa malédiction ? Il n’est pas de malheur dans le Val de Saire qu’on ne lui ait attribué.

La réputation du moine de Réville a dépassé les limites de sa petite commune. Il est devenu le "moine de Saire", le maître de tous les "goubelins", ces sorciers qui se changent en bêtes et apparaissent la nuit dans les lieux déserts.

Selon la légende, en effet, le moine maudit, fléau et terreur des habitants du pays, revient chaque nuit sur la terre pour y corrompre les âmes. Il est capable de prendre tous les aspects. Il imite la voix d’un homme qui se noie et vous entraîne au fond de l’eau. C’est un pêcheur auquel il a coupé l’amarre de sa barque, un voyageur qu’il égare de son chemin, ou qu’il précipite dans la rivière. C’est le mauvais génie, enfin, dont les apparitions sont toujours suivies de désastres.

in Claude Pithois, le Val de Saire, Edition Arnaud-Bellée 1974

 

LA LÉGENDE DU MOINE DE SAIRE, TELLE QU’ON LA RACONTE A RÉVILLE

Le moine était l’intendant et l’amant de la dame du château de Réville. En l’absence du Seigneur, le couple menait bon train...

Il advint que le sire revint de guerroyer et qu’il réclama l’argent des fermages. Le moine l’avait dilapidé. Pour s’en sortir, il vendit son âme au diable contre autant d’argent qu’il en voulait pendant dix ans

Quand vint l’échéance, le diable se saisit du moine dans un épouvantable nuage de soufre dégageant une odeur pestilentielle et l’emporta dans les abysses infernaux.

Néanmoins Satan reconnaissant de ce que le moine avait déjà fait pour lui, accepta de le renvoyer sur terre, à condition qu’il fasse bonne chasse aux pêcheurs pour les précipiter en enfer.

Trop heureux, le moine promit de s’acquitter au mieux de son office. Depuis lors, il monte la garde avec vigilance au Pont de Saire.

Par les nuits sans lune, quand la tempête est violente et la mer démontée, on entend des cris lamentables sortir des flots déchaînés qui semblent appeler au secours. C’est le stratagème du moine pour capturer les âmes sensibles.

Ces nuits-là, les Révillais qui n’ont pas la conscience tranquille savent qu’il ne faut pas s’aventurer sur le pont de Saire. Si par malheur, vous tombez dans le piège, regagnez au plus vite la terre ferme, car le moine n’a qu’un but, vous plonger dans l’éternelle Géhenne

 

in Brochure de St Vaast la Hougue "Pilote de Ville" 2008 (variante trouvée par Chantal Gras)

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